
10 novembre 2023
– Par Selim Lander –
Bien que Madinin’Art ait déjà dit brièvement, sous la plume
de Roland Sabra, tout le bien qu’il fallait penser
de Monsieur Lapousyè, on nous pardonnera de revenir sur
ce spectacle étonnant, véritable OTNI dans le paysage
théâtral martiniquais. Rien d’original pourtant à considérer
le résumé, le « pitch » comme il ne convient pas de dire.
On peut même dire que le thème est rebattu en nos
contrées puisqu’il s’agit d’un vieux Martiniquais parti en
France par l’intermédiaire du BUMIDOM et qui se souvient
avec quelques fantasmes en prime. Un peu court peut-être
? Oui, mais le théâtre contemporain nous a habitués à des
pièces où l’intrigue se réduit à peu de choses et où la
forme importe davantage que le fond.
Si l’on doit parler d’objet théâtral non identifié à propos de
cette pièce, c’est que les compagnies martiniquaises ne
nous ont jamais présenté quelque chose de semblable.
Certes, on a déjà vu quelques bons spectacles de
marionnettes mais jamais de ce niveau là et celui-ci peut
rivaliser aisément avec toutes les pièces de marionnettes
importées auxquelles on a pu assister. Quant au BUMIDOM,
il n’est pas cité nommément dans la pièce, c’est un clin
d’œil au public antillais et les publics d’ailleurs auxquels
elle pourra, espère-t-on, être montrée, si ça n’a déjà été
fait, n’auront pas besoin d’être avertis de ce qui ne sera
jamais pour eux qu’un « détail de l’histoire » pour goûter
tout le sel des aventures de ce M. Lapousyè endormi dans
son fauteuil.
Tout commence par une fenêtre derrière laquelle deux
silhouettes tout de noir vêtues nous adressent des signes.
La fenêtre s’ouvre, un escabeau surgit qui permettra à ces
personnes de sortir par la-dite fenêtre. Les deux
silhouettes au sexe indéfinissable habillées de noir du bas
jusqu’en haut, le visage dissimulé par une résille noire,
ressemblent à des spectres plutôt maléfiques et le
spectateur qui – comme nous ignorait tout de la pièce et
d’abord qu’il s’agissait d’un théâtre de marionnettes – est
en droit de s’inquiéter un peu. Les deux silhouettes qui se
déplacent maintenant sur le plateau pour ajouter quelques
éléments de décor, se déplacent, certes, avec élégance,
mais le mystère de leur présence reste entier jusqu’à ce
que surgisse par la même fenêtre la marionnette « 1 »
représentant M. Lapousyè. « 1 » car il y en aura deux
autres l’une à l’âge où l’on se marie (avec une dame
blanche en l’occurrence), l’autre bébé (avec néanmoins sa
tête de vieillard).
Il faut dire quelques mots de cette marionnette
particulièrement élaborée, contribution essentielle au
succès de ce spectacle. Depuis le temps où l’on amenait les
enfants voir des spectacles de Guignol sous des chapiteaux
installés dans les recoins des jardins publics, les
marionnettes ont beaucoup évolué. Elles sont désormais
d’une infinie variété, tantôt minuscules, tantôt plus grandes
que nature, dans toutes sortes de matière, avec parfois
des mécanismes incorporés – comme c’est la cas ici où l’on
voit l’abdomen de M. Lapousyè endormi sur son fauteuil se
gonfler et se dégonfler au rythme de sa respiration. Ce
dernier peut également ouvrir ou fermer ses yeux
globuleux mais c’est alors commandé par l’une des
marionnettistes, l’une puisque celles-ci se révéleront du
sexe féminin. L’une d’ailleurs finira par ôter son
accoutrement de fatma pour apparaître en jeune femme
qui se consacre, entre deux ménages, au plus vieux métier
du monde. La marionnette a la taille d’un enfant, on peut
la démembrer puis lui rendre ses bras et ses jambes sans
dommage, ce qui témoigne de sa solidité. À part ça elle
apparaît très réaliste, le visage qui est celui d’un vieillard
fatigué est très expressif, le regard (lorsque les yeux sont
ouverts) plutôt ironique, une casquette de facteur sur le
chef. Son accoutrement est celui d’un vieillard solitaire qui
se laisse aller.
M. Lapousyè est-il vraiment revenu sur ses vieux jours
jusque dans sa Martinique natale et s’enverra-t-il en l’air
(c’est ce qui arrive en tout cas à la marionnette) avec la
jeune femme ? Peut-être ou peut-être l’a-t-il seulement
rêvé, ce n’est pas important, c’est même l’une des grandes
qualité de ce spectacle de nous laisser imaginer, comme
déjà souligné ici-même par Roland Sabra.
Théâtre de marionnettes, cette pièce est encore un théâtre
d’objets : les attributs du facteur que fut M. Lapousyè, des
silhouettes cartonnées pour évoquer sa Martinique natale
ou le paquebot « Colombie ». Sans oublier la fenêtre,
rappel discret des castelets des théâtres de marionnettes
d’antan.
Il faut pour finir féliciter l’équipe qui a conçu et réalisé ce
spectacle, en commençant pour une fois par le côté
technique, soit Catherine Krémer pour la confection des
marionnettes et Annick Serret Amirat pour les costumes.
Les deux marionnettistes ensuite : Murielle Bedot,
danseuse qui, une fois dépouillée de sa défroque,
endossera le rôle de la femme aux mœurs légères et
Estelle Butin dont on a pu déjà ici présenter certaines
créations. Rita Ravier (à saluer une nouvelle fois pour sa
gouaille) et Jean-Pierre Montenot aux voix off. Et last but
not least, à la conception et à la mise en scène Dominique
Guesdon déjà bien connu à la Martinique comme ingénieur
lumières et Jean-Claude Leportier (lequel coanime avec
Catherine Krémer citée plus haut la compagnie de
marionnettes Coatimundi basée en Provence).